Communiqué d’Aymeric Chauprade

Communiqué d’Aymeric ChaupradeVous avez été très nombreux à signaler, sur notre site www.realpolitik.tv, que mon ouvrage Chronique du choc des civilisations, dont la deuxième édition est parue en septembre 2011, était déjà épuisé en librairie.

L’éditeur me confirme que le stock est épuisé et que seules quelques librairies disposent encore de quelques exemplaires. Par voie de conséquence, sur internet, le prix de l’ouvrage a explosé de manière abusive. Je vous invite à ne pas répondre aux offres de ceux qui profitent de la pénurie pour tenter de le vendre 3 fois le prix. L’éditeur m’a assuré en effet qu’un retirage était en cours et serait disponible dès le 15 février. Très rapidement donc les librairies devraient être à nouveau approvisionnées.
Merci à tous ceux qui m’ont averti de cette situation !

Aymeric Chauprade

Joyeux Noël

24 décembre 2011

De l’intelligence de ces « Droits de l’Homme » qui installent l’islamisme dans le monde arabe et nous brouillent avec la Turquie

J’interromps un long silence, volontaire je dois dire. La raison ? Une série de voyages, en Amérique Latine et dans le monde arabe, mais aussi la volonté de prendre du recul sur les nombreux événements qui ont fait l’actualité géopolitique récente. J’espère ne pas avoir trop déçu les lecteurs qui pouvaient légitimement attendre mes commentaires durant ces dernières semaines. Qu’ils se disent que dans notre société d’immédiateté et de bruit de fond, l’abstinence est parfois aussi un bienfait.

Le vote par l’Assemblée nationale française d’une loi visant à pénaliser la contestation du génocide arménien, me paraît être, pour quelqu’un qui se réclame de la realpolitik, un bon moment pour revenir au débat.

Chacun sait que je ne suis pas favorable à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, et cela pour une raison simple : non seulement les Turcs ne sont pas Européens, mais l’idée même d’Europe s’est en partie forgée dans l’opposition aux Turcs ottomans. Le monde turcophone est une aire culturelle qui dispose de ses propres critères de civilisation, et qui ne se limite pas à la différence religieuse avec les Européens. Et si j’étais méchant je dirais que comme je ne leur veux pas de mal, je n’ai aucune raison de leur souhaiter de monter à bord d’un bateau qui coule.

Pour autant, ni l’affection particulière que l’on peut avoir pour le peuple arménien, ni l’opposition à la candidature turque à l’Union européenne, ni l’hostilité de certains à l’AKP (le parti islamiste turc qui gouverne), ne doivent affaiblir notre sens du discernement.

J’ai noté, ces derniers temps, que chercher des querelles avec « l’ennemi musulman » était une pente à laquelle cédait facilement nombre de défenseurs des identité française et européenne. Quand on entre dans ce genre de logique, il convient d’observer une règle de bon sens qui consiste à se demander pour « qui roule-t-on vraiment ?». Il est évident que tout ce qui conduit à l’aggravation des relations entre les peuples européens d’un côté, les Iraniens, les Turcs et les Arabes de l’autre, sert les Américains et les Israéliens mais certainement pas les Européens. Que les choses soient dites clairement à ceux qui pensent qu’Huntington a la solution : nous ne règlerons pas le problème de l’immigration extra-européenne par la guerre avec le monde musulman.

Qu’il soit bien entendu ensuite que le réalisme (la realpolitik) ne signifie pas l’absence de valeurs ou le piétinement de celle-ci. J’établis une distinction entre les « Droits de l’Homme », fabrication révolutionnaire, et la liberté, valeur antique. La liberté, depuis la Grèce, Rome et la chevalerie européenne, est au cœur de ce qu’est l’identité de l’Europe. Les « Droits de l’Homme », droits abstraits d’un homme abstrait, n’ont, quant à eux, rien à voir avec la liberté, et bien au contraire ! C’est au nom des « Droits de l’Homme » que depuis deux siècles, une seule et même politique de Terreur est menée : celle qui terrorise les peuples et les prend pour cible davantage que leurs armées, autant dans la France de 1793, que dans le vieux Sud américain, l’Irak baasiste, la Serbie, la Libye, sans oublier Dresde et Cologne, Hiroshima et Nagasaki.  Demain peut-être en Syrie et en Iran.

La realpolitik c’est d’abord le rejet de cette politique des « Droits de l’Homme » qui au prétexte de libérer les peuples d’eux-mêmes, n’a cessé de les assassiner et de les livrer à des forces étrangères. La realpolitik c’est ensuite la première protection de l’idée de liberté, valeur essentielle de la civilisation européenne, qui, associée à l’exercice de la raison, est sans conteste le premier facteur du succès historique de l’Occident.

Les « Droits de l’Homme » sont en train de détruire ce que la liberté et la raison ont construit durant des siècles en Occident. Ils détruisent la puissance des Européens, annihilent leur capacité à établir le diagnostic lucide de leur véritable situation (soumission au mondialisme américain et invasion migratoire), et attisent le ressentiment des vieux peuples qui reviennent dans l’Histoire (Russes, Chinois, Indiens, Iraniens, Turcs…).

Je ne suis pas en train de contester la loi votée sur le génocide arménien au motif d’intérêts purement économiques qui seraient menacés et en m’asseyant sur mes principes. Je conteste cette mauvaise idée, parce qu’elle est, une fois de plus, le produit de l’aveuglement provoqué par la fiction des « Droits de l’Homme ».

Et plus cette fiction s’impose dans notre pays, au détriment de la realpolitik, plus la liberté recule.

Cela fait des années que la liberté d’investigation dans le champ de l’Histoire est fragilisée en France, qu’une politique de Terreur mémorielle règne sur notre pays, et que le débat est écarté au profit de la loi, surtout quand les vérités dominantes commencent à être menacées par des arguments « trop convaincants ».

Il n’est plus permis d’affirmer librement les conclusions de travaux scientifiques portant sur certaines périodes de l’Histoire (Deuxième Guerre mondiale et époque coloniale surtout) ; il n’est plus possible d’énoncer des faits et des chiffres qui établiraient un lien entre immigration et criminalité. Et, à la différence du monde-anglo-saxon, il n’est plus possible de travailler sur les différences génétiques et biologiques entre groupes ethniques et raciaux.

Ce n’est plus la science (sciences humaines et sciences exactes), ou du moins la résultante de ses libres débats, qui, chez nous, tend à énoncer la vérité, ce sont des dogmes idéologiques.  Et quand ces dogmes faiblissent face à l’exercice de la raison, des lois viennent immédiatement à leur renfort pour empêcher la raison de progresser. Il existe un exemple consternant de cet effacement de la vérité scientifique, au profit de l’idéologie, un exemple qui normalement devrait réveiller les Français, ceci tout simplement parce qu’il  frappe directement leurs enfants : la théorie du genre (la gender theory) qui postule que la différenciation sexuelle est le produit d’une détermination sociologique et non d’une détermination biologique, et qui est imposée à nos écoliers contre la vérité scientifique, et pas seulement contre les morales juive, chrétienne et musulmane, ou les sagesses asiatiques. Certes, les manuels d’histoire souffrent depuis bien longtemps d’une vision déformée de l’Histoire. Des médiévistes comme Régine Pernoud ou Jacques Heers se sont battus, à juste titre, contre l’image noire que l’enseignement républicain a donnée du Moyen-âge, un Moyen-âge version « Nom de la Rose », ramené aux dents pourries et à la peste, caricaturé à l’extrême pour mieux souligner la césure de la Renaissance, et surtout un Moyen-âge privé de sa dimension fondamentale : « l’enchantement » et la spiritualité. Ce qu’il y a d’essentiel dans le Moyen-âge – la puissance de la foi et l’enchantement du réel- est complètement passé à côté de nos écoliers. Comme la philosophie médiévale d’ailleurs, puisque notre enseignement de la philosophie saute allègrement de Platon à Helvétius.

Au-delà du seul Moyen-âge, et pour renforcer sa légitimité, la République n’a cessé d’inculquer à ses petits écoliers une vision manichéenne de l’Ancien Régime. Cette vision grossière et contraire à la vérité s’est étendue ensuite à l’époque coloniale, durant les trois dernières décennies, avant d’englober toute l’histoire de la civilisation européenne. Dans les derniers manuels d’histoire, ce qui a été grand est dominateur (Louis XIV, Napoléon) y est volontairement effacé au profit d’empires africains incertains. Mais ce qui est nouveau, c’est que les manuels de Sciences et vie sont maintenant également rattrapés par les dogmes de l’idéologie dominante. Le fait d’être un homme ou une femme est désormais aussi une construction sociologique, et par voie conséquence il devient légitime de pouvoir changer de sexe et de sexualité. Pour donner une légitimité au résultat de la démonstration, on a tordu les prémisses. Le contraire même de la démarche scientifique. Le sexe n’est plus un fait naturel qui s’impose à nous dès notre naissance. Il y a eu d’abord la négation des races, puis celle des nations ; il y a maintenant la négation des sexes. Et la loi est désormais chargée de nous faire entrer dans le crâne cette nouvelle religion mondialiste et ses dogmes si le conformisme n’y parvient naturellement.

La nouvelle religion a sa nouvelle histoire, laquelle est ponctuée de catastrophes incontournables, l’Holocauste des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, dans une moindre mesure celui des Arméniens, puis le « petit Holocauste » du 11 septembre. Certains holocaustes, mais pas tous quand même ! On n’imagine guère en effet nos députés votant une loi pénalisant la négation du génocide des Indiens d’Amérique lequel est au fondement pourtant de la création des… Etats-Unis d’Amérique, ou une loi visant à pénaliser la négation de la dispersion palestinienne en 1948 et 67.  Il faut dire qu’il y a peu d’Indiens qui voteront à la prochaine élection présidentielle française. Peu de Palestiniens non plus, même s’il y a pourtant beaucoup d’Arabes. Le jour où la proportion de Français rendue à l’évidence deviendra trop importante, on peut s’attendre aussi à une loi pénalisant la contestation de la version officielle du 11 septembre.

Aujourd’hui en France, un universitaire est emprisonné (après avoir été détruit socialement) non parce qu’il a attaqué une banque, mais parce qu’il a osé contester des vérités historiques établies. A l’inverse, ceux qui martyrisent de façon quotidienne les Français (Français de souche ou nouveaux Français qui ont fait l’effort de le devenir), ceux qui les volent, les insultent, bousculent leurs Anciens, giflent leurs ados maigrichons et terrorisent leurs filles, ceux-là n’intéressent pas la représentation nationale. Non, pour nos députés, ce qui est essentiel, c’est de protéger la mémoire arménienne, comme ils ont cru protéger hier la mémoire juive. Manifestement, ils pensent avoir été élus pour ployer le genoux devant les minorités, plutôt que de s’occuper d’une masse de braves Français qui, inexplicablement, renouvelle leur mandat depuis plus trois décennies.

Je reviens à cette mauvaise idée de loi sur le génocide arménien.

1/ Ce débat doit rester celui des historiens. Les Parlementaires, dont l’immense majorité est ignare et n’a jamais lu un seul livre sur le sujet, n’ont pas à s’en mêler. Ils n’ont pas plus à légiférer sur la question arménienne, qu’ils n’avaient hier à légiférer sur les drames concentrationnaires de la Deuxième Guerre mondiale.

2/ Cette question appartient aux Arméniens et aux Turcs. Elle regarde la Turquie et non la France. Il ne faut pas venir se plaindre si les Turcs rétorquent en se penchant sur notre passé colonial. C’était tellement prévisible. Parler de l’Algérie pour les Turcs c’est à la fois semer la discorde chez nous, mais c’est aussi rehausser un peu plus le prestige de la Turquie dans le Maghreb.

3/ Puisqu’ils se déchaînent maintenant sur notre Histoire, j’avoue que les Turcs m’amuseraient davantage s’ils s’occupaient de légiférer sur la contestation du génocide des Vendéens. S’ils ne les connaissent pas encore, qu’ils se précipitent sur les ouvrages de l’historien français Reynald Secher, spécialiste des guerres de Vendée. Ils y trouveront les textes de la Convention qui donnèrent l’ordre explicite d’éradiquer une population toute entière, hommes, femmes et enfants, parce qu’elle était, « ethniquement contre-révolutionnaire ». Ils y découvriront des massacres de grande ampleur qui ne furent pas le résultat de débordements de la part des exécutants, mais bien d’une politique criminelle planifiée au plus haut niveau, utilisant des méthodes préindustrielles (noyades de Carrier à Nantes) et la Terreur (tannage des peaux humaines, cannibalisme, nourrissons cuits dans des fours à pain) comme stratégie militaire.

J’imagine même combien il serait intéressant pour une élite turco-musulmane anti-kémaliste de découvrir combien leurs adversaires « jacobins » kémalistes doivent à cette Révolution française, qui fut aussi la matrice des grands totalitarismes du XXe siècle (bolchévisme et nazisme) et des grandes idéologies modernistes du monde musulman auxquels s’opposent islamistes turcs et Frères musulmans arabes !

Si nos gouvernants ont décidé de nous faire détester par des pays émergents qui comptent de plus en plus, comme le Mexique (avec l’affaire Cassez) ou la Turquie, qu’ils nous le disent clairement. De ce point de vue, les résultats engrangés durant l’année 2011 sont exceptionnels !

Le Maroc a interdit ce 24 décembre un numéro de L’Express figurant Mahomet. Début de scandale dans notre presse bienpensante. Et alors ? Nouvelle leçon de Droits de l’Homme à attendre ? Il ne suffit pas de la Tunisie, du Mexique, de la Turquie, il nous faut maintenant nous fâcher avec le Maroc ? Nous ne sommes pas en train de parler d’un titre de presse français sur le territoire français mais d’un titre français sur le territoire marocain. Les Marocains n’ont-ils pas le droit de faire ce qu’ils veulent chez eux ? Ils seraient donc obligés de distribuer L’Express ? Ils n’auraient pas le droit d’estimer que ce numéro peut constituer un trouble à l’ordre public ? Le PJD (parti islamiste) n’est-il pas encore assez fort (il gouverne) à nos yeux qu’il faudrait lui donner encore un coup de main ? Il y a un très bon historien du Maroc (je ne peux que recommander son excellente et tout récente Histoire du Maroc), Bernard Lugan qui ne doit pas en revenir en ce moment ! Il y a quelques jours, l’émission qu’il enregistrait pour I-Télévision avec Robert Ménard, afin de présenter un décapant essai « Décolonisez l’Afrique ! » (paru aux éditions Ellipses début décembre) a été purement et simplement censurée, c’est-à-dire enregistrée mais jamais diffusée. Nos amis marocains devraient poser la question à la France : si vous interdisez de parole votre plus grand historien de l’Afrique, pourquoi alors ne pourrions-nous pas (de temps en temps mais c’est tellement rare !) bloquer la distribution de l’un de vos titres de presse sur notre territoire ?

A la vitesse à laquelle la France multiplie les querelles, il faut maintenant se poser une question. La bêtise suffit-elle à tout expliquer ? Ou bien y-a-t-il une force plus profonde qui pousse dans cette direction ?

La crise Israël-Turquie et les conséquences régionales

Article paru dans le n° 233 de Marine et océans, décembre 2011 : La crise Israël-Turquie et les conséquences régionales (Moyen-Orient, Union européenne)

La Turquie, contre la perspective de devenir membre de l’OTAN (admission effective en 1952), fut le premier pays musulman à reconnaître Israël en 1949. Elle fut, tout au long de la Guerre froide, une forteresse militaire du dispositif américain en Eurasie. Au début des années 1990, la géopolitique américaine lui alloua un rôle encore plus important : devenir la puissance tutélaire d’un Grand Moyen-Orient américain et continuer à soutenir Israël contre le nationalisme arabe, empêcher la formation d’une Europe puissance indépendante en intégrant l’Union européenne, contenir l’influence de la Russie dans le Caucase et en Asie centrale turcophones, soutenir le séparatisme des Ouïghours dans le Turkestan chinois et enfin aider Washington, au détriment de Moscou, à contrôler les routes de désenclavement du pétrole et du gaz de la Caspienne et de l’Asie centrale.

Mais, au milieu des années 1990, apparurent les premiers signes précurseurs qu’une Turquie islamiste ne se laisserait pas enfermer dans le rôle d’allié géopolitique des Etats-Unis. Necmetin Erbakan et son parti (le Refah) qui tentait à l’intérieur une rupture radicale avec le kémalisme, signifia à l’extérieur son hostilité à l’Occident (« Nous ne sommes pas Occidentaux, nous ne sommes pas Européens ») et à ce « club chrétien sous influence maçonnique » que constituait à ses yeux l’Union européenne.

Ahmet Davutoglu, le brillant ministre des affaires étrangères d’Erdogan est aujourd’hui le défenseur le plus emblématique de cette nouvelle approche turque des relations internationales fondée sur le « choc des civilisations ». En rompant avec la politique de l’Etat-nation et en renouant avec l’Empire, Davutoglu veut restaurer la splendeur ottomane. Ceci passe, au moins en apparence, par le sacrifice de la relation avec Israël.

Dix ans après les importants accords bilatéraux de défense entre Tel-Aviv et Ankara, à partir de 2006 donc et la victoire électorale de l’AKP, le parti islamiste turc, les relations entre les deux pays vont se compliquer. Cette année là en effet, la Turquie décide d’accueillir le dirigeant du Hamas Khaled Mechaal. Le 30 janvier 2009, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, à Davos (Suisse), interpelle violemment le président israélien Shimon Peres à propos de Gaza. Le 8 avril 2010  le même Erdogan désigne Israël comme « principale menace pour la paix au Proche-Orient ». Le 17 mai 2010, Israël rejette violemment l’accord sur le nucléaire signé par l’Iran, la Turquie et le Brésil. Puis, le même mois arrive l’affaire de cette flottille « humanitaire » qui tente de rompre l’embargo sur Gaza et fait plusieurs victimes turques. Le 31 mai 2010, La Turquie rappelle son ambassadeur et prévient Tel-Aviv de conséquences irréparables dans la relation entre les deux pays. A partir de ce moment, les relations entre les deux alliés stratégiques vont de mal en pis. Israël refuse de s’excuser (pour ne pas exposer ses militaires à des poursuites judiciaires) et la Turquie s’obstine à obtenir excuses et compensations financières. Début septembre 2011, la Turquie expulse l’ambassadeur d’Israël en Turquie tandis qu’Erdogan brandit la menace de faire escorter militairement les navires turcs qui voudraient atteindre Gaza. Israël est aussi accusé par le Premier ministre turc de manquer de loyauté dans l’application des accords de défense ; selon lui, les Israéliens refuseraient de rendre les drones qu’ils ont vendu aux Turcs et qui sont en maintenance chez eux. Le 6 septembre 2011, le Premier ministre turc annonce la rupture des échanges militaires avec Israël. Israël se tourne alors vers la Roumanie et la Grèce pour y trouver des terrains militaires d’entraînement. Par ailleurs, la marine turque reçoit l’ordre d’être plus « active et vigilante » en Méditerranée orientale. Israël, qui tient à son allié turc et craint l’isolement au Moyen-Orient, tente de calmer les Turcs sans céder pour autant à leurs exigences d’excuses.  Ehud Barak n’a de cesse de réaffirmer son amitié aux Turcs et de prédire que la crise n’est que passagère. Les Turcs refusent la médiation américaine, pourtant insistante, multiplient les déclarations de soutien aux Palestiniens et de condamnation de la menace nucléaire que représenterait Israël au Moyen-Orient (Erdogan fustige encore l’Israël nucléaire, le 5 octobre 2011, en Afrique du Sud), accueillent dernièrement une dizaine des détenus palestiniens relâchés en échange de la libération du soldat israélien Gilad Shalit.

La question qui se pose est donc la suivante : la Turquie des islamistes est-elle réellement en train de briser une alliance solide nouée sous l’Etat kémaliste ? En apparence, tout semble l’indiquer. Pour autant, plusieurs éléments contredisent cette apparence. En premier lieu, les échanges commerciaux n’ont cessé de croître entre Israël et la Turquie depuis l’important accord de libre-échange signé entre les deux pays en 1997, et y compris très fortement depuis le début de l’année 2011. En second lieu, sur le plan géopolitique, la stratégie néo-ottomane pensée par Ahmet Davutoglu est tournée davantage contre l’influence de l’Iran, de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite dans le monde arabe que contre Israël. Avec les printemps arabes et la recomposition du Moyen-Orient, il se joue une compétition sourde mais intense entre les puissances arabes sunnites, le pôle iranien et le pôle turc. Israël et la Turquie restent unis par la même volonté de bloquer les livraisons d’armes iraniennes à la Syrie. La Turquie dispute à l’Iran, l’Egypte et l’Arabie Saoudite leur influence sur les Palestiniens de Gaza. Ankara tente de s’imposer comme le modèle de « gouvernement islamique sage » défendu par les Frères musulmans dans de nombreux pays arabes sunnites. Rien n’interdit donc l’hypothèse d’une comédie israélo-turque de façade entre Israéliens et Turcs, avec pour objectifs communs de contrer l’influence de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, de maintenir l’Egypte dans le traité de paix avec Israël en favorisant l’émergence d’un gouvernement « mou » qui n’entreprendrait pas de grande politique d’influence. Nous sommes, là encore, dans un débat de type « continuité ou rupture ? ». Dans le discours et les actes diplomatiques, la rupture israélo-turque est évidente. Mais dans le monde du renseignement, des actions occultes et des intentions géopolitiques profondes, rien n’est moins sûr.

Notre hypothèse est que la nouvelle politique néo-ottomane va avoir davantage d’impact sur le positionnement des Turcs par rapport aux projets des Européens, l’Union européenne, l’Union pour la Méditerranée, que par rapport à Israël. L’Union pour la Méditerranée n’existe plus depuis la fin des régimes Moubarak et Ben Ali puisqu’elle reposait largement sur les relations personnelles de ces deux présidents avec le président français. Quant à l’Union européenne, rattrapée par ses importantes contradictions économiques (différences de niveau économique entre les membres) elle ne peut plus désormais se payer le luxe d’y ajouter ses contradictions géopolitiques (la Turquie n’appartient pas à la civilisation européenne). Si l’Union européenne survit à la crise économique actuelle, elle se refondera probablement sur des bases économiques et géopolitiques plus cohérentes. Il faut donc regarder la Turquie comme un grand pays émergent, qui, comme le Brésil, aura de plus en plus son jeu propre et qui va chercher à jouer de son néo-ottomanisme en direction des Sunnites du monde arabe, en proposant notamment un islam « sage», par opposition au wahhabisme saoudien, et qui va jouer un rôle de médiation en Asie centrale et en Iran. La finesse du jeu turc devrait impliquer que soit conservée, y compris de manière souterraine, et derrière la façade de l’idéologie islamique et pro-palestinienne, la carte stratégique israélienne.

Aymeric Chauprade

Directeur du site www.realpolitik.tv, Aymeric Chauprade vient de publier (septembre 2011), Chronique du choc des civilisations, éd. Chronique. Un atlas de géopolitique qui offre une vision globale et cohérente des défis géopolitiques contemporains.

Du 12 au 28 octobre 2011

La France a dépensé 300 millions d’euros (au moins…) pour installer la Charia en Libye.

Quelques jours après que la sauce libyenne a commencé à bien reposer, il m’est permis de tirer quelques leçons de l’opération de l’OTAN contre le régime de Kadhafi.

La mission de l’OTAN, Protecteur unifié, qui a débuté le 31 mars 2011, a rassemblé, durant 7 mois, pas moins de 18 pays, qui pour certains (comme la France) ont mobilisé de nombreux avions et des navires de guerre. Plus de 26 000 sorties aériennes, dont plus de 9 650 avec des objectifs d’attaque, ont été menées par la coalition. Les chiffres de l’OTAN sont les suivants : 6000 cibles détruites, dont 1600 bases militaires, 1300 dépôts de munitions, des centaines de véhicules, de radars ou de lance-roquettes. La France, qui a mobilisé ses avions Rafale ainsi que des hélicoptères Puma et Gazelle, aura dépensé officiellement 300 millions d’euros. Cela tombe bien, c’est le même chiffre, à la devise près (la livre) que les Anglais, lesquels annoncent officiellement avoir dépensé 300 millions de livres (soit 344 millions d’euros).

Heureusement, officiellement, pas de pertes françaises. Officiellement car quid des forces spéciales au sol, mêlées aux combattants ? Mais qui officiellement ne devaient pas y être donc qui officiellement n’avaient pas le « droit de mourir »…

Selon le CNT (Conseil National de Transition, organe de la rébellion libyenne), cette guerre aura fait 30 000 morts. Attardons-nous un moment sur ce chiffre. En supposant seulement que tous ces morts aient été causés par les attaques aériennes, soit 9650 attaques aériennes, cela fait une moyenne d’un peu plus de 3 morts par attaque aérienne. Si tel est le cas, il ne faut même plus parler de frappes chirurgicales, mais de frappes microchirurgicales et d’une guerre qui aurait atteint un niveau de propreté (ou d’inefficacité ?) inégalé. Rien qu’en considérant donc les seules offensives aériennes, le bilan du CNT n’est pas crédible. Mais songez qu’il faut en plus prendre en compte les pertes, sans doute importantes, causées par les combats très violents qui ont opposé, durant des mois, les forces loyalistes et les rebelles, et ceci avec usage intensif d’artillerie lourde, destruction quasi-totale de nombreuses villes (dont la vieille ville de Syrte) et villages. Ces 30 000 morts au total sont donc encore une énorme couleuvre que la guerre de désinformation menée par l’alliance OTAN/islamistes libyens veut nous faire avaler.

La réalité dépasse sans doute les 100 000 morts… et une Libye dévastée. Car la Libye est complètement dévastée.

Deuxième élément : le bilan politique. La mort de Kadhafi et de son fils, à l’évidence tous deux achevés après avoir été dégradés (le Guide de la Révolution libyenne a même été sodomisé à l’aide d’un bâton par la foule vociférant ; il semble toutefois que dans cette affaire il n’ait pas été le seul à l’être, n’est-ce pas messieurs les donneurs de leçon européens ?), outre le fait qu’elle en dit long sur le degré de civilité de nos démocrates libyens installés par l’OTAN, ouvre incontestablement une nouvelle ère politique dans laquelle les deux maîtres mots seront « chaos » et « islamisme ».

Un petit rappel d’abord des communiqués lancés par les membres de la coalition le 23 octobre, à l’annonce de la mort de Kadhafi :

Le ministre des affaires étrangères britannique, William Hague : « La chute de Syrte, la mort de Kadhafi et la déclaration de libération nationale représentent une victoire historique pour le peuple libyen et un moment décisif dans sa lutte pour la liberté ».

Le ministre des affaires étrangères français : « la période de dictature, des violences et des divisions » est « terminée ».

Le lendemain, 24 octobre, après ce moment d’euphorie des « puissances démocratiques », le président du CNT, Moustapha Abdeljalil (le « héraut » démocrate de BHL, celui, qui, en sa qualité de président de la cour d’appel de Tripoli et par deux fois, avait confirmé la peine de mort pour les infirmières bulgares lorsqu’il servait le chef libyen, avec la plus grande servilité faut-il le rappeler), déclarait, dans un discours enflammé, que la charia serait la nouvelle constitution, que la polygamie serait réintroduite, que le divorce voulu par les femmes serait interdit (rappelons que le régime de Kadhafi avait interdit la polygamie et autorisé le divorce pour les femmes). Au printemps dernier, ce brave Abdeljalil, reçu en grandes pompes à l’Elysée, avait sans doute omis de préciser à Sarkozy et BHL qu’il était lui-même polygame et que sa deuxième épouse, ça ne s’invente pas, s’appelait… charia.

Le plus drôle (ou triste, au choix) tient sans doute aux contorsions de nos journalistes, écrasés sous le poids de leurs contradictions, et cocus à une échelle qui dépasse l’entendement, et, qui dans les deux jours suivant cette annonce, tentèrent tous les arguments pour atténuer les effets dévastateurs sur l’opinion publique. J’ai même entendu un journaliste de France Info soutenir que le retour de la polygamie en Libye serait peut-être un bienfait pour toutes ces veuves privées de mari après la guerre. Malheureusement ce n’était pas de l’humour au second degré.

Mais alors, si vraiment il y autant de veuves à la sortie de cette guerre, c’est qu’il y a peut-être beaucoup plus de victimes que l’on ne le dit officiellement ? Ce qui est certain, c’est que le CNT a oublié de comptabiliser les charniers de ses propres assassinats de masse. Pas seulement les 53 corps des pro-Kadhafi exécutés sommairement à Syrte, et qui ont provoqué le début d’une petite polémique sur le comportement du CNT, histoire sans doute de faire avaler à l’opinion publique que les donneurs de leçon de morale resteraient vigilants quant aux agissements du CNT…

Le plus étonnant dans tout cela tient au fait que l’Union européenne, en réaction au discours d’Abdeljalil, a rappelé son souci des Droits de l’Homme et des principes démocratiques, mais en omettant de rappeler aux chefs islamistes du CNT que l’un des préceptes essentiels de la tradition islamique est qu’un musulman soit inhumé dans les 24 heures suivant sa mort.

Or, loin d’être inhumés selon la règle de base de l’islam, les corps de Muammar et de Mouatassim Kadhafi, capturés vivants mais achevés d’une balle dans la tête et la poitrine après avoir été lynchés, ont été exposés au moins 4 jours à la vue de milliers de Libyens. Kadhafi et son fils ont en effet été enterrés dans la nuit du lundi 24 au mardi 25 dans un lieu tenu secret et ceci 5 jours après leur mort !

Kadhafi (comme Saddam Hussein et Oussama Ben Laden) ne devait pas survivre. Sa puissance financière, même prisonnier, lui aurait donné la capacité de révéler ce que tous les donneurs de leçons démocratiques qui s’étaient mis en tête de lui faire la peau ne voulaient surtout pas qu’il révèle : leurs turpitudes, leurs compromissions avec son régime dans les années passées, l’appétit immense qu’ils avaient montré pour son argent et pétrole. Kadhafi avait acheté au moins autant d’hommes politiques et de décideurs économiques européens qu’il avait acheté de chefs de tribus en Libye. Ce secret, Kadhafi devait l’emporter avec lui. Qu’on l’aime (comme le leader d’un peuple qu’il a voulu dressé face aux grandes puissances) ou qu’on ne l’aime pas (sa folie et ses crimes terroristes sont difficilement contestables), il est mort les armes à la main et au combat, sur sa terre. Il n’a pris aucun avion et n’a pas cherché à fuir. Son pays est maintenant livré d’un côté à l’islamisme, de l’autre aux mains étrangères qui s’intéressent à ses richesses pétrolières et gazières. Le parallèle avec l’Irak est frappant.

Au chapitre des contradictions, ajoutons un mot quant à la déclaration de l’Iran, pays qui salue la libération totale de la Libye. Voilà un fait dont l’Occident américain ne se vante pas. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Ali Akbar Salehi, a salué le 25 octobre, dans un message adressé à Moustapha Abdeljalil, chef du CNT, « la victoire du peuple musulman libyen et la libération totale du pays ». Rappelons que l’Iran entretenait de très mauvaises relations avec Kadhafi ; Téhéran avait dénoncé tant la répression de Kadhafi contre une partie de son peuple que l’ingérence occidentale. Un fait important : les Iraniens, qui n’ont pas la mémoire courte, sont attachés à la vérité sur le sort de l’imam Moussa Sadr, un dignitaire chiite libanais, originaire d’Iran et qui a disparu en Libye en 1978. Ils comptent sur la collaboration avec le nouveau régime pour le savoir.

En résumé, le CNT n’a pas seulement Washington comme nouvel ami, il a aussi… l’Iran.

Un bilan en terme de droit international et de respect des grandes conventions peut également être tiré.

Dans ce monde où l’Occident américain transgresse de plus en plus ouvertement, et violemment, les règles élémentaires du droit international comme des conventions de Genève, il nous faut la Russie pour remettre les choses à l’endroit. La Russie a en effet demandé, vendredi 21 octobre, que le Conseil de sécurité mette fin à la zone d’exclusion aérienne de l’OTAN lorsque celle-ci, outrepassant largement son mandat, a pris pour cible le convoi de Mouammar Kadhafi. Ce même jour, à Moscou, Sergueï Lavrov s’interrogeait sur la légalité de la frappe de l’OTAN contre le convoi du Guide libyen. « Nous nous intéressons notamment aux actes de l’OTAN du point de vue de la législation internationale » ; en effet, les frappes aériennes étaient autorisées par le Conseil de Sécurité de l’ONU uniquement pour faire respecter la zone d’exclusion aérienne et protéger les civils. En l’espèce, ce fut un convoi qui n’attaquait personne (il était même en fuite) qui a été visé.

J’ajouterai aux éléments soulevés par la diplomatie russe, un détail intéressant et qui nous montre à quel point le domaine de la guerre de l’information est maîtrisé par les Américains. Dans l’iconographie qui représente l’attaque de l’OTAN, telle que livrée dans la presse américaine, deux véhicules militaires blindés ont été ajoutés au convoi. Or, plusieurs autres photos prises sous un angle qui donne à voir la totalité du convoi montrent que celui-ci n’était composé en fait que de 4×4 civils. L’OTAN, disposant sans doute d’une information selon laquelle Kadhafi était dans ce convoi (venait-elle des services allemands particulièrement bien informés comme le laisse penser les révélations du Spiegel ?) a donc bien pris pour cible un convoi purement civil.

Le dépassement du mandat est en réalité bien plus profond que le bombardement du convoi. Le 26 octobre, le Qatar ne se cachait plus quant à la participation de centaines de soldats de son armée aux opérations militaires au sol, aux côtés des rebelles. Ces militaires qui parlent l’arabe faisaient en fait la jonction entre la planification occidentale et les rebelles exécutants. C’est grâce à cette planification occidentale, puis cet accompagnement qatari, que des rebelles disposant d’aucune formation (sauf les anciens djihadistes libyens d’Irak !) ont pu s’emparer une à une des villes libyennes, jusqu’à la chute de Tripoli en août dernier.

Deuxièmement, les Russes ne se sont pas contentés de rappeler le droit international, ils ont rappelé les conventions de Genève quant au traitement des prisonniers de guerre. Kadhafi était en effet vivant, comme son fils d’ailleurs, quand ils ont été capturés. Le camp de l’OTAN a donc exécuté purement et simplement des prisonniers de guerre.

Jeudi 27, le Premier Ministre russe Vladimir Poutine a critiqué les images « dégoûtantes » de la mort de Kadhafi : « Toute la famille de Kadhafi a été tuée, son cadavre a été montré sur toutes les chaînes internationales. Il est impossible de regarder cela sans être dégoûté. C’est quoi tout ça ? » « Il est tout ensanglanté, blessé, encore vivant, puis achevé (…) et on exhibe  tout ça sur les écrans » « Des millions de gens regardent ces images y compris des enfants, ce ne sont pas des dessins animés ».

S’il avait été cruel il aurait pu ajouter : « Une des caractéristiques typiques des guerres d’ingérence menées par l’Occident, depuis 1990, est d’agir en contradiction avec la morale proclamée. » En réalité cela n’a rien de bien nouveau. Il faut y voir là directement le double héritage de la Terreur révolutionnaire française et de la Terreur nordiste durant la Guerre civile américaine. Deux terreurs aussi jumelles que les tours qui sont tombées ; deux terreurs qui constituent la matrice des guerres d’ingérence modernes. A propos de la Guerre civile américaine, j’en profite pour renvoyer les lecteurs à l’extraordinaire numéro hors série de la NRH consacré à ce sujet.

Quatrième dimension du bilan : la situation sécuritaire en Libye et dans tout le Sahara.

Le lendemain de la mort de Kadhafi, des responsables de l’ONU ont insisté sur le fait qu’une partie conséquente des stocks d’armes du Guide libyen devait être entre les mains des rebelles du Darfour, des membres d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et d’autres guérillas encore. Le représentant spécial de l’ONU pour la Libye, Ian Martin, estime que le régime de Kadhafi a accumulé un stock immense de missiles anti-aériens. L’ONG Human Rights Watch estime que l’OTAN a échoué à sécuriser ces stocks et que des milliers de missiles sol-air (notamment des SA-24 de fabrication russe avec lesquels des groupes mal intentionnés peuvent abattre un avion civil au décollage ou à l’atterrissage) sont dispersés dans le Sahara.

Plusieurs journalistes ont témoigné mercredi 26 octobre qu’un arsenal d’une dizaine de milliers de tonnes de munitions de l’armée libyenne était livré à lui-même, sans surveillance, dans le désert à une centaine de kilomètres de Syrte.

En résumé, le Sahara est sans dessus dessous, et les Américains vont donc pouvoir prétexter de ce nouveau chaos pour accélérer leur coopération sécuritaire avec tous les Etats de la région. C’est ce qu’ils ont fait le 24 octobre en Algérie à propos de leur « préoccupation » quant au trafic d’armes. Le secrétaire d’Etat adjoint américain pour les affaires du Proche-Orient et l’Afrique du Nord, Jeffrey D. Feltman a en effet été reçu par le président Bouteflika pour évoquer ce sujet. 

Bon bilan donc pour les États-Unis : la politique américaine du désordre mondial visant à affaiblir les compétiteurs de la multipolarité (Européens, Russes, Chinois…) s’amplifie. L’islamisme se renforce sur l’autre rive de la Méditerranée. Ce sont les Européens, les Français donc, mais aussi les Italiens, les Espagnols et tous les autres qui vont en subir les conséquences.

Bagdad, Belgrade, Tripoli… Depuis l’effondrement de l’URSS, les Européens ne cessent de se tirer des balles (américaines) dans le pied. Il est temps que la mondialisation américaine s’effondre définitivement, emportée par la folie destructrice de son système financier, afin qu’un nouvel monde multipolaire, fondé sur la souveraineté des Européens et des autres puisse enfin voir le jour.

Dal 6 al 8 Ottobre 2011

Sirte resiste tuttora. Il valore della resistenza libica è da sottolineare ed è in netto contrasto con la propaganda della NATO, che ha parlato di un intero popolo contro il loro dittatore. In Afghanistan questa settimana un accordo di importanza strategica si è stretto tra New Delhi e Kabul. Diversi mesi fa, ho scritto per il New Journal of History un articolo sul nuovo Grande Gioco in Afghanistan (che trovate sul www.realpolitik.tv ) in cui ho sottolineato l’importanza dell’alleanza cin antitesi al Pakistan, tra l’Afghanistan e l’India. Non è un caso che il 6 ottobre, i talebani, un prodotto del Pakistan, hanno duramente criticato l’accordo. Il riavvicinamento con l’India, il primo investitore in Afghanistan, molto più avanti della Cina e delle potenze occidentali avviene in un contesto di deterioramento delle relazioni tra Kabul e Islamabad. Nei prossimi anni c’è da attendersi, in un contesto in cui gli Stati Uniti e i loro alleati allentano la presa in Afghanistan, il conflitto tra India e Russia da una parte, impegnati a fare di Kabul un alleato, e Pakistan e Cina con i loro amici talebani dall’altra.

3 ottobre, Vladimir Putin ha firmato sulle Izvestia un articolo di grande interesse « Un nuovo progetto di integrazione per Eurasia: Un futuro in divenire »; nello scritto egli sviluppa la sua visione di integrazione eurasiatica in cui la Russia avrà un ruolo fondamentale. Putin disegna quello che sembra essere il futuro: l’Unione europea (io spero rifondata su basi realistiche, nel più breve tempo possibile; Washington, altrimenti, affermerà finalmente la ragione della propria idea d’Europa), l’Unione euroasiatica con la Russia al centro e la Cina con la propria sfera di influenza. La capacità di questi tre gruppi di costruire un rapporto equilibrato determinerà il futuro del mondo. Questo è esattamente ciò che gli Stati Uniti vogliono evitare attraverso il mantenimento (anche tramite il sostegno al fondamentalismo religioso) delle fratture identitarie del continente eurasiatico.

In settimana Putin dubitava, a ragione, del sostegno dell’Occidente all’ingresso della Russia nell’Organizzazione mondiale del commercio (OMC), e questo nel momento in cui i negoziati languono a partire dal 1993. La ragione ufficiale del rifiuto da parte dell’Unione europea all’ingresso della Russia? Il rifiuto della Georgia all’ingresso di Mosca! Se questo fosse vero, sarebbe patetico, perché vorrebbe dire che la Georgia detiene nelle sue mani il futuro delle relazioni tra l’UE e la Russia; ma non è vero comunque. Se la Russia è l’ultima grande potenza economica a non esserne membro, è solo perché l’integrazione euroatlantica non possa soffrire la concorrenza di un progetto di integrazione che la Russia sostiene legittimamente mantenendo relazioni economiche privilegiate con la sua sfera di influenza naturale (Bielorussia, Caucaso, Asia centrale). Per Washington e i suoi alleati europei infeudati, il crimine della Russia è di non abbandonare la propria periferia geopolitica ed economica.

Il duello Arabia Saudita / Iran continua, anche se non se ne parla molto. All’inizio di questa settimana, il regno saudita ha vissuto violenze nella parte orientale sciita. Per i sauditi, senza dubbio c’era la mano dell’Iran. La guerra si gioca non solo in questo momento in Siria, ma anche in Bahrein, dove l’opposizione sciita continua ad essere pesantemente soffocata. Gli ultimi tumulti sciiti in Arabia Saudita si sono verificati a metà marzo, quando l’esercito saudita è stato coinvolto nella repressione contro gli sciiti in Bahrain.

Ritorno sui veti di Russia e Cina sui tentativi occidentali di interferire nei disordini in Siria. Per i nostri media non ci sono parole abbastanza forti contro Mosca (curiosamente Pechino è risparmiata). Putin è diventato la bestia nera del giornalismo benpensante francese. E ‘necessario far notare a questi professionisti dell’indignazione selettiva che questa è la prima volta che Mosca e Pechino stanno usando il loro veto a sostegno di una causa in Medio Oriente, mentre gli Stati Uniti lo hanno usato più di 50 volte contro il diritto dei palestinesi ad avere una nazione?

Il trattamento dei media della Siria è inoltre simile a quello dell’Iran di Ahmadinejad, della Libia di Gheddafi, della Costa d’Avorio di Gbagbo, dell’Iraq di Saddam Hussein, del Darfur, dell’ex Jugoslavia … manicheo e spesso falso! Fondato sulla base delle statistiche dei gruppi di opposizione (che obiettività!) che parla di 2700 morti nella repressione in Siria. Che dire dei crimini commessi da bande armate che terrorizzano e uccidono a tutt’oggi? Nessun interrogativo sul denaro americano che fluisce in Siria e alimenta i manifestanti? Un tentativo di rivoluzione colorata è chiaramente in corso in Siria, preambolo a ciò che dovrebbe seguire in Iran.

Circa l’ulteriore estensione del controllo statunitense sulla sua periferia, è stato segnalato che la Spagna ha accettato, il 5 ottobre, di partecipare al scudo missilistico NATO. La partecipazione consisterà nell’ospitare una nave americana dotata di intercettori (sistema di combattimento Aegis), presso la base navale statunitense a Rota (Spagna meridionale). La Spagna si aggiunge a Turchia (radar degli Stati Uniti nel sud-est), Polonia e Romania (intercettori tipo SM-3) nella partecipazione al sistema americano.

Intanto che la Spagna e, più in generale, l’Unione, stanno crollando sotto il peso dei propri debiti, con le banche degli Stati Uniti come manovratrici (Jp Morgan e Goldman Sachs in particolare), Washington continua il suo processo di alienazione dell’Europa. E ‘vero, come ha detto questa settimana in un discorso per niente equilibrato sulla politica estera, il probabile futuro candidato repubblicano alla presidenza degli Stati Uniti, Mitt Romney, che « Dio ha creato l’America a dominare il mondo ». È per questo che, probabilmente, non si parla che di fondamentalismo iraniano…

Du 6 au 8 octobre 2011

Syrte tient toujours. La vaillance des résistants loyalistes libyens est à souligner et contraste fortement avec la propagande de l’OTAN laquelle parlait d’un peuple entier dressé contre son dictateur.

En Afghanistan, cette semaine, un accord stratégique d’une importance capitale s’est noué entre New Delhi et Kaboul. Il y a plusieurs mois, je donnais à la Nouvelle Revue d’Histoire un article sur le Nouveau Grand Jeu en Afghanistan (que vous trouvez sur www.realpolitik.tv) dans lequel j’insistais sur l’importance de l’alliance à revers contre le Pakistan entre l’Afghanistan et l’Inde. Ce n’est pas un hasard si, le 6 octobre, les Talibans, fabrication du Pakistan, ont critiqué violemment cet accord. Le rapprochement avec l’Inde, premier investisseur en Afghanistan, loin devant la Chine ou les puissances occidentales, intervient dans un contexte de dégradation des relations entre Kaboul et Islamabad.

Il faut s’attendre, dans les années à venir, dans un contexte où les États-Unis et leurs alliés vont maîtriser de moins en moins la donne en Afghanistan, à l’affrontement entre d’une part l’Inde et la Russie, tentant de faire de Kaboul un allié, d’autre part le Pakistan et la Chine, et leurs amis talibans.

Le 3 octobre, Vladimir Poutine a signé dans Izvestia un article d’un grand intérêt « A new integration project for Eurasia : A future in the making » ; il développe sa vision d’une intégration eurasiatique dans laquelle la Russie jouera un rôle pivot. Poutine dessine ce qui semble être l’avenir, l’Union européenne (je l’espère refondée sur des bases réalistes, le plus rapidement possible, sinon Washington aura définitivement raison de l’idée européenne), l’Union eurasiatique avec la Russie au centre, et la Chine avec sa propre sphère d’influence. La capacité de ces trois ensembles à construire des relations équilibrées sera déterminante pour l’avenir du monde. C’est précisément ce que les Etats-Unis veulent empêcher en entretenant (en appuyant notamment le fondamentalisme religieux) les fractures identitaires sur le continent eurasiatique.

Cette semaine Poutine doutait, à juste titre, du soutien de l’Occident à l’entrée de la Russie dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et ce alors que les négociations sont engagées depuis 1993. Le motif officiel du refus par l’Union européenne de la Russie ? Le refus de la Géorgie de laisser Moscou entrer ! Si c’était vrai ce serait pathétique car cela voudrait dire que la Géorgie tient entre ses mains l’avenir des relations entre l’Union européenne et la Russie, mais ce n’est de toute façon pas vrai. Si la Russie est bien la dernière grande puissance économique à ne pas être membre, c’est tout simplement que l’intégration transatlantique ne souffre pas la concurrence du projet intégrateur d’une Russie souhaitant légitimement pouvoir entretenir des relations économiques privilégiées avec sa sphère d’influence naturelle (Belarus, Caucase, Asie centrale). Pour Washington et ses alliés européens inféodés, le crime de la Russie c’est de ne pas lâcher sa périphérie géopolitique et économique.

Le duel Arabie Saoudite/Iran continue, bien que l’on n’en parle pas beaucoup. En début de semaine, le royaume saoudien a connu des violences dans l’Est chiite. Pour les Saoudiens, aucun doute : l’Iran est derrière. La guerre se joue non seulement en ce moment en Syrie, mais aussi à Bahreïn où l’opposition chiite continue d’être sérieusement muselée.

Les derniers troubles chiites en Arabie Saoudite s’étaient produits mi-mars lorsque l’armée saoudienne avait participé à la répression contre les chiites de Bahreïn.

Retour sur les vetos chinois et russe à propos de la tentative d’ingérence occidentale dans les troubles en Syrie. Nos médias n’ont pas de mots assez durs contre Moscou (curieusement Pékin est bien plus épargné). Poutine est devenu la bête noire de la bien-pensance journalistique française. Faut-il faire remarquer à ces professionnels de l’indignation sélective qu’il s’agit de la première fois que Moscou et Pékin usent de leur droit de veto pour soutenir une cause moyen-orientale, alors que les États-Unis l’ont utilisé eux plus de 50 fois contre le droit des Palestiniens à disposer d’une nation ?

Le traitement médiatique de la Syrie est d’ailleurs semblable à celui de l’Iran d’Ahmadinejad, de la Libye de Khadafi, de la Côte-d’Ivoire de Gbagbo, de l’Irak de Saddam Hussein, du Darfour, de l’ex-Yougoslavie… Manichéen et souvent mensonger ! On se base sur des statistiques de groupes d’opposition (quelle objectivité !) qui parlent de 2700 morts dans les répressions en Syrie. Quid des crimes commis par les bandes armées qui terrorisent et assassinent en ce moment ? Et qui s’interroge sur l’argent américain qui est entré en Syrie et alimente les manifestants ? Une tentative de révolution colorée est évidemment en cours en Syrie, préambule à celle qui doit suivre en Iran.

A propos encore de l’extension du contrôle américain sur ses périphéries, on apprenait le 5 octobre que l’Espagne avait donné son accord pour participer au bouclier antimissile de l’OTAN. La participation se fera sous la forme de l’accueil d’un navire américain équipé d’intercepteurs (système de combat Aegis), à la base navale américaine de Rota (dans le sud de l’Espagne). L’Espagne rejoint donc la Turquie (radar américain dans le sud-est), la Pologne et la Roumanie (intercepteurs de type SM-3) dans la participation à ce dispositif américain.

Pendant que l’Espagne, et plus globalement, l’Union, s’effondre sous le poids de sa propre dette, avec les banques américaines à la manœuvre (JP. Morgan et Goldman Sachs notamment), Washington poursuit son processus d’aliénation de l’Europe.

Il est vrai, comme l’a déclaré cette semaine dans un fracassant discours de politique étrangère, le probable futur candidat républicain à la présidence américaine, Mitt Romney, que « Dieu a créé l’Amérique pour dominer le monde ». C’est sans doute pour cela que l’on ne nous parle que de fondamentalisme iranien…

Du 29 septembre au 4 octobre

Notre ami Xavier Moreau l’a rappelé fortement et je ne m’étendrai donc pas sur cette nouvelle d’une importance immense pour la consolidation du monde multipolaire : l’entente Poutine-Medvedev pour la candidature de Vladimir Poutine à la présidentielle russe de 2012. La joie de ceux qui aspirent à un monde équilibré peut être à la hauteur du dépit de l’intelligentsia bien-pensante d’Europe de l’Ouest, laquelle confondait ses espérances de fracture entre Dimitri et Vladimir avec la réalité. Realpolitik l’avait affirmé avec constance et depuis toujours, envers et contre tous ; surtout contre des experts français souvent plus américanophiles que russologues.

J’ajouterai à cette actualité russe l’annonce que vient de faire Gazprom de la mise en service le 8 novembre du gazoduc Nord Stream (1224 km) qui approvisionnera directement l’Europe occidentale en passant par la mer Baltique. 55 milliards de m3 de gaz seront acheminés chaque année de Vyborg jusqu’à Greifswald (Allemagne) en passant par les eaux territoriales de la Russie, de la Finlande, de la Suède et du Danemark. L’Allemagne et la Russie rapprochent un peu plus leurs intérêts, et c’est une bonne nouvelle pour l’indépendance future de l’Europe.

Le 7 octobre, l’occupation de l’Afghanistan par les Occidentaux « fêtera » (si l’on peut dire) son dixième anniversaire. Triste anniversaire d’une guerre sans perspective dans laquelle les pays européens auront perdu 750 hommes au profit des intérêts américains. Bien sûr, un soldat français meurt toujours pour la France ; et il ne meurt jamais pour rien ; mais il n’en reste pas moins que cette guerre d’ingérence démocratique verra ses efforts balayés le lendemain même du départ des troupes occidentales. Selon une étude de l’Université américaine Brown, la guerre a fait 33 877 morts, civils, insurgés, soldats afghans et étrangers.

Sans doute nous poserons-nous bientôt les mêmes questions (bien avant 10 ans en tout cas) en Libye. On apprend déjà en effet, en ce début du mois d’octobre, que selon l’OTAN la trace d’au moins 10 000 missiles sol-air a été perdue en Libye. Dixit l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, l’amiral Giampaolo Di Paola qui préside le Comité militaire regroupant les chefs d’état-major des pays de l’OTAN ne cache pas son immense inquiétude pour l’aviation civile. Il s’agit là en effet d’une nouvelle bien inquiétante pour les aéroports des pays du Maghreb et de la frange sahélienne, et peut-être même bien au-delà, compte tenu du nombre énorme de missiles disséminés dans la nature. Le général Mohamed Adia du Conseil National de Transition libyen estime lui qu’il manque 5000 missiles SAM-7. J’avais écrit, dès le début de la guerre, que l’une des grandes catastrophes pour toute la zone sahélienne était le pillage des dépôts d’armes de l’armée nationale libyenne par les rebelles. Eh bien nous y sommes hélas ! L’insécurité va exploser dans la zone, ce qui fournira un beau prétexte (la lutte contre le terrorisme toujours) aux Etats-Unis pour tenter de contrôler toute l’Afrique du Nord. D’ailleurs si l’OTAN prend la peine de communiquer sur cette information, au risque de se voir rétorquer qu’elle l’a bien cherché, c’est qu’elle en est déjà au coup d’après : le renforcement de son emprise dans toute l’Afrique du Nord.

A propos de la querelle Chine-États-Unis, je renvoie le lecteur à mon intervention sur France culture le 28 septembre dernier en ajoutant que le 3 octobre la Chine a clairement averti Washington que si le projet de loi américain visant à pénaliser les exportations chinoises était voté alors une guerre commerciale serait ouverte entre les deux pays. Précisons que ledit projet de loi concerne le Sénat et pas encore la Chambre des représentants. Mais la brouille autour du yuan sous-évalué se renforce. Et ce n’est que le début. Et dire que certains croyait au G-2 cette entente sino-américaine pour diriger le monde…

États-Unis / Chine. L’axe Washington-Pékin structure-t-il les relations internationales ? (podcast)

Les Enjeux Internationaux sur France Culture, le 28/09/2011, avec Thierry Garcin et Éric Laurent.

On l’a bien vu depuis le début de la crise économique mondiale, les deux puissances sont interdépendantes : Pékin a besoin d’exporter vers les États-Unis, Washington a besoin de l’argent chinois pour financer ses bons du Trésor et ses fonds de pension.

Mais les litiges ou divergences entre les deux portent sur des dossiers importants : gestion de la crise (dette américaine), non ou faible réévaluation du yuan, droits de l’homme, Tibet, Iran, remilitarisation, ventes d’armes à Taïwan, questions de sécurité, etc.

Compte tenu d’un monde en voie de multipolarisation économique (multipolarisation très différenciée, d’ailleurs), l’axe Washington-Pékin est-il pertinent et relativement structurant dans l’ordre des relations internationales ? Ou s’agit-il d’abord d’une alliance à fronts renversés ?

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Du 18 au 23 septembre 2011

Semaine importante aux Nations unies avec, au cœur des débats, la demande palestinienne pour la reconnaissance d’un Etat. Sur ce sujet, Obama est rentré dans le rang. Le Jerusalem Post (droite israélienne) constate, après le discours du président américain, que celui-ci « a fini par dire aux Israéliens ce qu’ils espéraient entendre. Il aura fallu attendre 34 mois, mais en fin de compte Israël a entendu le discours qu’il attend du président américain ». En rejetant la requête d’un Etat de Palestine à l’ONU Obama aura, en effet, selon les mots des envoyés spéciaux de Yediot Aharonot à New York, « suscité une grande joie au sein de la délégation israélienne ». Tous les arguments classiques que l’Etat israélien met habituellement en avance ont été mobilisés pour justifier l’exception israélienne et ce que l’on pourrait appeler un traitement privilégié réservé à un Etat de classe supérieure aux autres, en échappant, au nom des « souffrances de milliers d’années d’exil et de la Shoah » (dixit Obama) aux règles élémentaires du droit international. « Oncle Sam-Obama » est rentré à la case ; c’est promis il ne causera plus de souci au lobby pro-israélien, surtout avant une présidentielle américaine qui approche à grands pas…

Sarkozy a quand même essayé, dans cette affaire, de rester plus proche de la position traditionnelle de la France, celle de l’équilibre. La France gaullienne elle, n’aurait pas hésité, et aurait soutenu l’Etat de Palestine à l’ONU, non seulement parce qu’il est tout simplement juste que les Palestiniens finissent par avoir accès à la souveraineté, mais aussi parce que, là résidait la véritable position d’équilibre. En proposant un statut intermédiaire d’Etat observateur de l’ONU, Sarkozy a quand même su montrer que la France restait un pays de bonne volonté (pas sur dossier iranien en revanche !) qui cherchait le dialogue et les ouvertures. Sa proposition a d’ailleurs été accueillie favorablement par les Palestiniens (la délégation en tout cas, mais certainement pas le Hamas ni la masse des Palestiniens désespérés Gaza). Les Israéliens n’ont pas sauté de joie au plafond ni protesté, ce qui montre qu’ils ont conscience, malgré tout, que leur position dogmatique de refus d’un Etat ne tient pas la route dans la longue durée. Quant au « no comment » d’Obama sur la proposition française, il en dit long, une fois de plus, sur l’arrogance de ces Etats-Unis qui se vivent en monopole de l’action sur l’Histoire.

La proposition française a aussi révélé, à nouveau, la fracture profonde qui existe entre Paris et Ankara. Le 22 septembre en effet, le Vice-Premier Ministre turc a rejeté avec vigueur l’idée d’un statut intermédiaire pour les Palestiniens en la comparant à l’opposition de Sarkozy à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. L’attaque est devenue plus sournoise encore lorsqu’il a ajouté qu’il regrettait que certains pays puissent changer leurs idées à cause de l’influence d’Israël… De qui pouvait-il bien parler ? Le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan est venu, lui, renforcer la position de son Vice-Premier Ministre en demandant à ce que l’on « fasse pression sur Israël pour faire la paix » afin de montrer que les Israéliens « ne sont pas au-dessus des lois ».

Voilà une Turquie en tout cas bien loin de l’axe kémaliste traditionnel. Une Turquie qui soutient l’idée de solidarité islamique et restaure sa politique arabe par un appui clair aux Palestiniens et à l’ensemble des transformations politiques en cours dans le monde arabe. Une Turquie, j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, qui est devenue un véritable modèle pour beaucoup d’Arabes sunnites, du Maghreb jusqu’au Moyen-Orient.

L’actualité turque c’est aussi cette tension croissante entre les Turcs et les Chypriotes (grecs) à propos de la souveraineté maritime et des ressources gazières off-shore. A la Tribune des Nations unies,  le président de la République de Chypre, Demetrios Christofias, s’est attaqué aux provocations de la Marine turque dans la Zone Economique Exclusive (ZEE) de Chypre. C’est dans cette zone qu’a commencé en effet, selon un accord entre Chypre et la société américaine Noble Energy, une campagne d’exploration gazière. Il faut noter que la République de Chypre a signé récemment un accord avec Israël pour la délimitation des zones économiques exclusives entre les deux pays. L’enjeu, en termes de ressources gazières est très important, et le problème se retrouve entre le Liban et Israël. Pour contrer cet accord israélo-chypriote, les Turcs ont signé mercredi 21 septembre, avec la République turque de Chypre du Nord (la RTCN qui n’est pas reconnue en tant qu’Etat à l’ONU et qui est soutenue par Ankara dans sa démarche sécessionniste).

On ne parle donc pas suffisamment des tensions croissantes en Méditerranée orientale autour de la souveraineté maritime, en rapport avec des enjeux énergétiques. D’un côté Israël et Chypre, de l’autre la Turquie, le Liban. Dans le refus des Israéliens à voir une souveraineté palestinienne reconnue à l’ONU, n’oublions pas la dimension maritime ! Pour les Israéliens, l’indépendance énergétique repose en large partie (pour le gaz) sur son émancipation d’une Egypte de plus en plus tentée par l’islamisme (Frères musulmans). Israël compte donc beaucoup sur l’optimisation de son espace de souveraineté maritime, lequel lui donnera d’autant plus de chances de contrôler d’importantes ressources gazières off-shore.

Dans l’actualité géopolitique de cette semaine, je me suis arrêté aussi sur la colère de l’amiral Mullen, le plus haut responsable militaire américain, contre l’allié pakistanais. Voici un extrait de la déclaration de Mullen devant le Sénat, dans laquelle il a explicitement visé le réseau Haqqani (insurgés afghans) comme bras armé des services de renseignement pakistanais (l’ISI) :

« En choisissant d’utiliser l’extrémisme violent comme instrument politique, le gouvernement du Pakistan (et plus spécifiquement) l’armée pakistanaise et l’ISI compromet non seulement la perspective d’un partenariat stratégique avec nous, mais aussi l’opportunité pour le Pakistan d’être une nation respectée ». Conseil à l’amiral Mullen : en parler à la CIA qui travaille depuis toujours de concert avec l’ISI. Peut-être que l’on finira alors par comprendre comment l’armée américaine sacrifie des hommes à éteindre des feux allumés à l’initiative de la CIA !

A propos, un clin d’œil pour les initiés : le taliban qui avait fait exploser l’hélicoptère militaire américain transportant des Navy Seals (l’unité qui a « eu » Ben Laden), vient d’être éliminé à son tour cette semaine. Bien renseignés, les Américains savaient qui avait feu le coup (quelqu’un aussi de très bien renseigné à propos de cet hélicoptère). Décidément il ne reste plus beaucoup de traces de « l’occultation » mystérieuse de l’imam Ben Laden…

Enfin, des nouvelles du rivage des Syrtes. Pour un pays tout entier dressé contre son dictateur, il y a quelque chose qui cloche. Syrte et Bani-Walid résistent en effet farouchement et les ex-rebelles libyens (aujourd’hui le gouvernement reconnu) ne sont pas encore au bout du chemin. On nous aurait donc menti ?

Agenda : pour ceux qui sont matinaux, je serai sur France culture, Les enjeux internationaux, émission de Thierry Garcin, le 28 septembre 2011 à 6h50.